Atelier Dharma #02 – En quoi est-il nécessaire de comprendre avec le corps ?

Méditation zen Narbonne - Atelier Dharma avec P-O Kyosei Reynaud
Méditation zen Narbonne - Atelier Dharma avec P-O Kyosei Reynaud

Retranscription de l’Atelier Dharma #02 – Visioconférence du dimanche 19/04/2020 à 17h avec Pascal-Olivier Kyōsei Reynaud sur la sagesse du corps.

Faire tourner la fleur du Dharma de mon coeur-esprit à ton coeur-esprit.
Faire tourner la fleur du Dharma de mon cœur-esprit à ton cœur-esprit.

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En quoi est-il nécessaire de comprendre avec le corps ?

Pour Maître Dogen la vie humaine est très précieuse car la possibilité de naître humain est exceptionnelle, la possibilité de rencontrer le Dharma est encore plus exceptionnelle et c’est le signe, le résultat d’un Karma positif.

Il est rapporté dans le sutra Samyutta Nikaya* ces paroles du Bouddha :

« Il y a une condition nécessaire à l’existence du monde que j’ai pénétrée et réalisée. (…) Le corps est la condition nécessaire au monde. Et avec le corps et la forme vont la sensation, la perception, la conscience et toutes les activités du monde. L’apparition de la forme et la cessation de la forme – tout ce qui a été entendu, senti et connu, recherché et atteint par l’esprit – tout ceci est le monde incarné, à pénétrer et à réaliser. »

Shakyamuni Bouddha – Samyutta Nikaya

Le corps n’est pas seulement chairs, os et sang, mais toute l’expérience humaine, sensations, perceptions, conscience, pensées.

Ce thème de la compréhension avec le corps est vraiment très large et je vous propose de l’aborder en cinq points ou rubriques.
Mais n’enfermez pas ce qui se réalise dans et par la pratique corporelle dans le cadre étroit de ces rubriques.

Se libérer de l’égocentrisme

Nous faisons partie de la culture occidentale matérialiste qui a pour croyance que vivre c’est expérimenter sa vie à partir de l’adhésion à une entité autonome séparée du reste du monde, ce que l’on regroupe  généralement  sous le terme d’égo. Nous fonctionnons à partir de cette construction qui a pour but de se satisfaire et de conserver les objets sur lesquels il pense avoir un pouvoir.

Dans cette approche que nous avons depuis notre naissance nous avons développé également ce rapport avec le corps qui sera alors vécu comme un objet, un corps de satisfaction, objet de plaisir ou de déplaisir.

Par la pratique du corps, par zazen, nous pouvons prendre conscience de cette imprégnation et passer de l’égocentrisme au cosmocentrisme.

Dans l’expérience de la méditation au-lieu d’être dans cette attitude dualiste d’avoir un corps, on va pouvoir réaliser le corps que l’on est. Ce corps que je suis, n’est pas le mien il s’actualise dans le flux constant des interrelations, de la transformation interdépendante des existences.

C’est l’expérience directe du corps vivant, que l’on vit comme nôtre, mais qui est en réalité au-delà du moi, qui est partie de l’univers.

Maître Dogen dans le Gakudô Yôjinshû dit dans le chapitre 10 – « Asseyez-vous juste ici » :

« (…) Vous devriez réaliser Bouddha directement par rien d’autre que votre corps et votre esprit. C’est accepter [la Voie]. N’essayez pas de changer votre corps ou votre esprit. (…) »

Maître Dogen Zenji – Gakudô-Yôjinshû

Réaliser cela c’est ne pas être dans un esprit d’utilisation de son corps ni de la pratique mais dans l’abandon de toute avidité, égoïsme. Accepter la voie par la réalisation du corps-esprit dans sa réalité.

Il précise un peu plus loin dans ce même texte :

« (…) Nous ne pratiquons que pour la pratique elle-même. C’est l’esprit de shikantaza (juste assis). En faisant zazen, notre ego n’est ni nié ni affirmé. Nous laissons les choses s’en aller à chaque instant. L’ego n’a aucune substance. (…) »

Maître Dogen Zenji – Gakudô-Yôjinshû

Dans la pratique corporelle ce qui se réalise c’est la vision profonde par laquelle on voit directement la réalité de ce que nous sommes. Au-lieu d’être une entité fixe et autonome, indépendante, on réalise en Shikantaza la non-substantialité de l’existence. A chaque instant nous sommes le fruit actualisé de l’interdépendance  et de l’impermanence.

Ce renversement complet qui passe par l’expérience intime du corps-esprit – pas par l’intellect – dans la réalité de chaque instant est libération d’avec l’attachement en la croyance de la réalité d’un égo.

Nous sommes le corps ici et maintenant

Présents au corps nous sommes ici, un avec la respiration nous sommes maintenant. Cette expérience intime et directe vécue dans la méditation assise s’actualise ensuite tout au long de la journée. Tout est pratique de la pleine présence, l’attention et la pleine conscience se réalisent dans chaque activité.

C’est la grande sagesse de cette pratique avec le corps, car le corps est toujours ici et maintenant, toujours ce que nous sommes à chaque instant.

Dans le sutra sur les quatre établissements de l’attention du Bouddha, le Satipatthana Sutra, l’attention à la respiration est montrée comme le moyen de la pleine conscience à la réalité du corps. Il en est de même avec l’observation et l’attention aux sensations, à l’esprit et aux objets mentaux.

Chaque pratiquant·e peut réaliser cet éveil qui est la pleine réalisation de ce que nous sommes véritablement. Nous nous éveillons à ce que nous sommes véritablement et de ce qui nous empêche justement de le réaliser. Il y a toujours ce double aspect de s’éveiller à et de s’éveiller de.

S’abandonner à chaque action dans la beauté du geste harmonieux

Bodhisattva en gassho
Bodhisattva en gassho

Dans cette relation au corps actualisée ici et maintenant, un autre enseignement Bouddhiste zen est ce qu’on appelle Zan Shin, c’est l’esprit qui « demeure », sans s’attacher aux événements, c’est l’esprit qui va jusqu’au bout, on est attentif jusqu’au bout de chaque action dans l’action elle-même.

A l’origine l’expression Zan Shin vient de l’art du combat, et signifie « prêter attention a son adversaire », c’est agir spontanément dans une extrême vigilance car dans un combat il s’agit de vie ou de mort.

Par la suite la notion de Zan Shin s’est étendue au-delà des arts martiaux et a été utilisée pour qualifier la qualité de l’attention dans les gestes dans tous les arts Japonais, la calligraphie, l’ikebana, l’origami, la cérémonie du thé, etc.

Zan Shin est la pratique de cette qualité d’être dans l’action harmonieuse dont l’origine est l’attention réalisée en zazen.

La pleine présence à la réalité de la vie est réalisation de l’unité

La pratique avec le corps permet d’être présent à la réalité de sa vie et d’apprécier pleinement chaque moment, cela se réalise en étant un avec toutes choses.

Maitre Deshimaru avait l’habitude de dire :

« Pratiquer zazen c’est retourner aux conditions normales du corps et de l’esprit. »

Taisen Deshimaru (1914-1982)

C’est à dire être un avec ce qui est et pouvoir abandonner notre dualité, faire l’expérience intime de l’unité. Nous sommes un avec toutes les existences car nous partageons la même essence, qui est d’être sans substance propre, d’être en interaction dans le jeu des interrelations.

Par la pratique avec le corps on réalise la non-séparation du corps et de l’esprit, ce sont les deux facettes d’une seule chose.

Maître Dogen dans le Shobogenzo Zuimonki dit :

« Étudier la Voie avec le corps signifie étudier la Voie avec votre propre corps.
C’est l’étude de la Voie en utilisant cette masse de chair rouge. Ce corps apparait à partir de l’étude de la Voie. Tout ce qui apparaît à partir de l’étude de la Voie est le véritable corps humain.
Le monde entier dans les dix directions n’est autre que le véritable corps humain. L’aller et venir de la naissance et de la mort est le véritable corps humain. (…) »

Dogen Zenji – Shobogenzo Zuimonki

Notre propre corps est cette unité corps-esprit, qui est une seule réalité, qui est lui-même réalité dynamique de tout l’univers.

Un des kanji Shin représente le cœur-esprit, c’est-à-dire pas seulement la capacité du mental et du discernement, mais aussi la capacité empathique, chaleureuse et généreuse du cœur.

Ce qui permet de dire qu’en vérité ce qui se vit dans la méditation c’est le corps-cœur-esprit en unité.

Maître Dogen dans ses enseignement parle également de Shin Jin Datsu Raku, abandonner, déposer le corps et l’esprit.
Cela indique que l’unité corps-cœur-esprit se réalise dans le lâcher-prise vécu dans la méditation sans que cette expérience soit un nouvel objet de satisfaction ou d’attachement.

L’attention au corps est réalisation non verbale

Lorsque l’oiseau vole dans le ciel, il ne laisse pas de traces.
Lorsque l’oiseau vole dans le ciel, il ne laisse pas de traces.

Ce qui se réalise dès le premier zazen, dans l’intimité du corps est un enseignement direct, non-verbal. Ce corps est porteur de sagesse et de compréhension directement et intuitivement pendant l’assise. Cette dimension non-mentale se développe par la pratique elle-même. Cela est possible car le corps, le cœur et l’esprit ne sont pas séparés.

C’est cette compréhension non-verbale que le Bouddhisme zen appelle Hishiryo. Penser ce qui ne peut être pensé selon Yoko Orimo la traductrice du Shobogenzo.

Nous avons tous fait je pense, cette expérience de nous en remettre à la méditation, au Dharma et qu’une réponse surgisse alors de l’inconscient, dans le silence de la pratique par des voies non-discursives.

Un autre aspect important qui permet de réaliser la sagesse de la pratique corporelle c’est qu’elle nous ouvre à l’esprit paisible. Par la concentration sur le corps le mental est abandonné alors se réalise la sérénité de l’esprit. Un esprit d’autant plus tranquille qu’il ne cherche plus à « utiliser ».

C’est la pratique sans intention, Mushotoku. On ne peut pas décider ça avec le mental, c’est par la pratique corporelle qu’un lâcher-prise se réalise et qu’il est possible de vivre libéré de toute intention. On réalise alors la réalité non-verbale, immédiate et complète de chaque instant.

La réalité de l’impermanence

Les sensations, les pensées ou les émotions, quoi que ce soit qui apparaissent en zazen, par la présence au corps et à la respiration, cela passent rapidement. On réalise clairement et intimement l’impermanence de toute chose.

Nous sommes un élément du vivant en interdépendance et cela ne peut se réaliser que dans le temps de l’existence qui s’écoule dans sa temporalité. Cette temporalité est une succession d’ici et maintenant, nous sommes l’impermanence.

Mais, en réalisant l’entièreté de chaque ici et maintenant à chaque instant, on vit dans l’éternel présent. Un instant est l’éternité. On est à la fois au cœur de la réalité de notre impermanence et en même temps au-delà.

Totalement pénétrée l’impermanence n’est plus cause de souffrance mais occasion d’éveil qui se renouvelle à chaque instant.

Vivre est éveil et lâcher-prise actualisé à chaque instant.

Cela permet de réaliser notre intime solidarité avec toutes les existences passées et futures, au-delà du temps et de l’espace.

C’est le sens des cérémonies où l’on dédie les fruits de son action pour le bien de toutes les existences dans les trois temps et les dix directions.

Je nous souhaite d’accomplir ces enseignements, d’être éveillé par chaque aspect de notre vie et d’actualiser cet éveil pour aider à soulager les soufrances.

Pascal-Olivier Kyōsei Reynaud
Narbonne, mai 2020


* Samyutta Nikaya : The Buddha speaks, Anne Bancroft, Shambala Publications Inc, 2000 – Le Bouddha parle, Traduction française Catherine Saint-Guilly, Publications Kunchab 2001, sutra Samyutta Nikaya p.45

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